Leur reconversion agricole : « On s’est installés pour réinventer notre vie » !

« On s’est installés pour réinventer notre vie »
De la fac aux champs, Charlotte et Barthélémy racontent leur parcours de reconversion agricole. Un témoignage sincère sur un changement de vie profond, l’importance de l’accompagnement, et la construction d’un projet agricole à leur image.

« On n’avait rien, juste l’envie de changer de vie »

« On était enseignants-chercheurs à Toulouse, tous les deux dans le cinéma. J’étais en thèse depuis huit ans, vacataire à la fac. Charlotte aussi. On aimait transmettre, mais l’université, ses codes, sa précarité… ça ne nous faisait plus rêver. Et puis il y a eu la naissance de notre fille. C’est là qu’on s’est dit : il faut qu’on parte. Qu’on fasse autrement. »
Alors ils quittent tout. Toulouse, l’université, leur vie de ville. Sans projet défini. « On est revenus dans la Manche. Sans boulot, sans maison, sans plan précis. Juste l’intuition qu’il fallait faire autre chose. C’était un peu fou, mais on n’en pouvait plus de continuer sur notre lancée par automatisme. »

Une ferme collective, un premier pas décisif

Le premier contact avec l’agriculture se fait par la Biocoop de Granville, où Barthélémy travaille. Il y rencontre des producteurs locaux et surtout une opportunité s’offre à eux : rejoindre un collectif agricole. Charlotte et Barthélémy embarquent.
« On s’est installés à trois couples sur la ferme. L’idée était belle : mutualiser les outils, vivre ensemble, partager le travail et les décisions. C’était au moment du COVID, il y avait de gros pics de travail et la commercialisation fonctionnait super bien. Au bout de quelque temps, des tensions sont apparues, surtout sur les questions économiques. On n’était pas d’accord sur la viabilité du modèle. Pour nous, à trois familles, ce n’était pas tenable. »
Après plusieurs mois de vie collective intense, ils décident de partir. « Ça a été dur, nous avons créé des liens fort avec ces personnes. Mais on a compris que pour que ça fonctionne, il fallait que ce soit clair, solide, transparent. On n’avait pas envie de se brûler les ailes. »

Se former pour mieux rebondir

Le projet de s’installer mûrit. Mais pas question de s’improviser agriculteurs. « On a cherché des formations. On voulait bien faire les choses. Moi j’ai trouvé un BPREA en maraîchage bio au CFPPA de Coutances, et Barthélémy une formation en arboriculture à distance au CFPPA du Robillard. On voulait combiner les deux compétences : légumes et arbres. ».
Les formations sont exigeantes, mais formatrices. Charlotte enchaîne les cours, les stages, les visites de fermes. « Le CFPPA m’a énormément apporté : des connaissances, mais aussi un réseau. On a visité beaucoup de fermes différentes, on a vu des modèles très divers, ça nous a permis de construire notre propre vision. »
Barthélémy, lui, vit une expérience plus ambivalente. « La formation à distance, ce n’est pas évident. J’étais seul à la maison, je gardais notre fille. J’ai appris, bien sûr, mais je me suis senti isolé. J’ai même traversé une petite déprime. Ce n’était pas simple. »
Ils insistent sur un point clé : « Sans le soutien de la Région, on ne se serait pas installés. Elle a financé nos formations, la DJA, et aujourd’hui encore, on a un dossier en cours dans le cadre de Normandie Agriculture Investissement. Cet appui a été un vrai levier. »

Nos formations longues en agriculture

Nos formations courtes en agriculture

Le parcours administratif : entre freins et soutiens

La phase de préparation administrative débute : plan de professionnalisation personnalisé (PPP), recherche de foncier, aides à l’installation. Et là encore, le chemin n’est pas linéaire.
« On est tombés sur une conseillère qui était très opposée au bio et au maraîchage. Elle nous a quasiment tout refusé en termes de formations. C’était très déstabilisant mais une autre conseillère a vite repris le dossier, ce qui a débloqué beaucoup de choses. »
« Heureusement, nous avons rencontré plusieurs structures comme l’AFOCG, l’ARDEAR, le CIVAM, ou la MSA qui ont été là pour nous guider »
Ils obtiennent finalement leurs aides, leur dossier DJA est validé, le plan d’entreprise passe. « C’est un parcours qui demande beaucoup d’énergie et de persévérance. »

Mobiliser des aides et dispositifs pour mon projet d’installation agricole

Une ferme à leur image

Après de nombreuses recherches, ils trouvent une petite exploitation à reprendre dans le secteur Carentan : moins de trois hectares, des serres, quelques bâtiments, un ancien verger. « Le lieu n’était pas parfait, mais il avait du potentiel. On a vécu deux ans dans un petit appartement avec nos deux filles pendant que le projet se montait. On faisait tout en parallèle : les chantiers, les démarches, les formations, les petits boulots. »
Aujourd’hui, leur ferme est en activité. « On cultive sur deux champs, on a monté plusieurs serres, une pépinière. On vend sur les marchés et à la ferme via un drive fermier. L’objectif, c’est d’avoir un lieu fonctionnel. On avance petit à petit. »
La répartition des tâches s’est faite naturellement : Charlotte gère le maraîchage et l’administratif, Barthélémy s’occupe de l’arboriculture, de la vente et de la mécanique. « On a toujours travaillé ensemble. Même à la fac, on écrivait et préparait nos cours ensemble. C’est notre manière de fonctionner. »

Ce qu’ils retiennent de l’accompagnement

« Il y a des ressources formidables. Des gens compétents, passionnés mais il faut les trouver. Et il faut s’accrocher. Parce que l’information est dispersée, parfois contradictoire.
Ils soulignent aussi qu’être bien entouré permet de réfléchir correctement à son projet, sous tous ses aspects : humain, technique, économique, familial. Ce soutien extérieur aide à prendre du recul, à poser les bonnes questions, à ne pas foncer tête baissée. »
Ils insistent aussi sur les limites de l’accompagnement juridique. « Monter son GAEC, choisir son statut, rédiger les statuts… on peut le faire seul, mais c’est stressant. On aurait aimé avoir un vrai accompagnement là-dessus. »

Une installation réfléchie, et assumée

Pour nous, se former avant de se lancer est indispensable. Une formation permet non seulement d’acquérir les bases techniques et de mieux comprendre les réalités du métier, mais aussi de se projeter, de mûrir son projet, et de construire un réseau solide. C’est une étape essentielle pour ne pas s’épuiser ou se tromper de direction.
Mars 2024 : l’entreprise est officiellement lancée. Juillet : premières ventes de légumes. « C’est le début, mais on sait où on va. On veut produire proprement, vendre localement, vivre décemment. Et continuer à travailler ensemble. »
Leur message aux personnes qui hésitent ? « Il ne faut pas croire que c’est impossible. Oui, c’est compliqué. Oui, il faut se battre. Mais on n’est pas seuls. Il y a des gens pour aider, il y a des réseaux. Il faut juste y aller pas à pas, en restant lucide et solidaires. »
Aujourd’hui, Charlotte et Barthélémy ont troqué les amphis pour les planches de légumes, les colloques pour les marchés. Et ils n’ont aucun regret.
« On ne voulait pas une réussite sociale. On voulait une vie qui ait du sens. Et c’est ce qu’on est en train de construire. »